Steve Albini passe la
quasi-totalité de sa vie à la même adresse, un sombre bâtiment au bord d’une
rue sans âme de Chicago. Il a acheté l’endroit il y a dix ans, y a construit un
studio d’enregistrement, puis son appartement derrière. Quand il en sort, c’est
pour jouer avec Shellac, son power trio. Sinon, il est là, au studio. Il faut
juste s’y habituer, Albini dit le mot studio toutes les trente secondes.
« Allo, Steve, on peut se rencontrer ?
- Euh, je suis au studio, là, je suis occupé. Mais demain,
normalement, j’ai personne au studio.
- je rappelle demain ?
- oui, rappelle le studio demain »
Le lendemain, il a encore du monde au studio, et le
surlendemain aussi. Il est finalement disponible
au bout de quatre jours, il est convenu que nous prendrons le café. Au studio,
donc.
L’endroit est chaleureux et confortable, contrastant avec la
façade qui est moche au delà de l’entendement. Ici, Steve Albini s’est fait une
réputation en enregistrant des groupes démentiels : Pixies, Nirvana, PJ
Harvey. Il refuse d’être crédité comme « producteur », préférant
« preneur de son ». Un disque
enregistré par Albini, c’est l’assurance d’un son âpre, sans fioriture, tout
près de l’os, bref, le fantasme de tout musicien. Dans la grande tradition
américaine, le café est dégueulasse.
« On dit beaucoup de choses sur toi
- ah ben oui, mais précisément, quand on parle de moi, c’est
que je n’assiste pas à la conversation, je ne peux pas répondre.
- On dit que tu es un énorme bosseur.
- Faux, j’adore glander.
- Tu travailles toujours en salopette ?
- Oui, ça c’est vrai.
- Comment se passe une session avec Albini ?
- Je suis tout seul dans le control room du studio, le
groupe est deux étages plus bas. On peut se voir par la vitre, mais si les
musiciens veulent être seuls pour discuter, je n’ai qu’à reculer d’un pas.
- Tu es moins cher que les autres studios et les
enregistrements avec toi se passent assez rapidement ?
- Ben… les groupes avec lesquels je travaille ont rarement
plein de fric, alors quand ils arrivent, ils sont prêts. C’est mieux pour tout
le monde.
- Commencer les titres à contretemps (Canonball des Breeders, Gigantic des Pixies), donne
immédiatement une atmosphère bancale au titre : On bat le rythme à
l’envers et on est surpris quand le pied rentre, ça vient de toi ?
- Ah non, c’est Kim (Deal) qui a ce genre d’idées, je ne me
permettrais pas de toucher à une compo.
- Tu ne donnes jamais ton avis sur ce que tu
enregistres ?
- Ça n’est pas mon job.
- Tu acceptes tous les groupes qui toquent à ta porte ?
- Pfffffff, j’en ai refusé trois en dix ans, je crois.
- Tu travailles avec qui en ce moment ?
- Un groupe qui s’appelle OM (renseignement pris, il s’agit
d’un un truc dark plombé totalement passionnant)
- Tu n’utilises jamais pro tools ?
- Si, faut pas déconner. L’autre jour, j’avais une session
avec un groupe dont certains membres ne pouvaient pas venir au studio, on a
mouliné les enregistrements avec pro tools et on a envoyé les fichiers dans un
autre studio à l’autre bout du pays où ils ont terminé les prises. Mais, bon,
c’est vrai que dans l’ensemble, l’analogique c’est quand même supérieur…»
Nous parlons ensuite photo. Avant de se mettre à enregistrer
de la musique, Albini a travaillé comme retoucheur chez Color Image, un labo de
Chicago. Nous causons gammes de gris et piqué des lentilles Zeiss. Soudain, un
rayon de soleil. On fait un tour ? L’espace où les musiciens jouent est en
contrebas. L’endroit était au départ un garage auquel deux étages ont été
rajoutés. C’est grand comme une piaule d’étudiant, mais avec huit mètres de
hauteur de plafond.
« On fait des photos ?
- D’accord, mais je te préviens, je ne souris jamais».
En plus d’être une légende et un ingé son prodigieux, ce
type est un ange.
R.B.
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Le studio de S.Albini : http://www.electrical.com/
Shellac : http://www.myspace.com/shellacofnorthamerica
OM : http://www.myspace.com/variationsontheme
Labo photo Color Image http://www.colorimage.com/